7 novembre 2018

Trois questions graphiques

TROIS QUESTIONS GRAPHIQUES 

(sans réponses !)

Voici une série de considérations illustro-graphiques qui devraient ravir les créateurs d’images et plus spécialement les illustrateurs. Mais il se pourrait bien que le sujet permette au plus grand nombre de mieux comprendre comment fonctionne une illustration. Certaines questions graphiques trouvent des réponses avec l’expérience, le savoir-faire ou simplement par les choix personnels de l’illustrateur. Il existe aussi des questions pour lesquelles il n’y a pas de « vraies » réponses. En ce qui me concerne, lorsque je suis amené à réaliser une illustration, à peine le crayon posé sur le papier, trois questions surgissent systématiquement dans mon esprit et pour lesquelles je n’ai jamais trouvé de réponses définitives.Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponseAvertissement ! Ce qui va suivre pourrait fortement instiller le doute dans le processus créatif des illustrateurs qui ne se posent pas toutes ces questions ! Pour les autres, vous pouvez y aller…

L'illustration trait pour trait

La première question, la plus simple à comprendre visuellement, concerne le trait. Vous savez cette ligne souvent noire, plus ou moins épaisse, qui donne un contour aux personnages ou aux choses dans un dessin. Les amateurs de Tintin verront très bien de quoi je parle. A noter au passage que l’on n’y prêtre pas attention, mais ce fameux trait n’existe pas dans la réalité. On appelle ça le dessin « au trait », sous-entendu avec des contours. C’est la manière la plus commune de faire un dessin, les enfants l’ont bien compris. A contrario, il existe une autre manière d’aborder l’illustration, une façon tout en aplats de couleurs et sans lignes de contour. Aucune des deux approches n’est meilleurs que l’autre, elles sont simplement différentes, mais dans mon esprit - plein d’aprioris - elles suggèrent des ressentis bien distincts. Pour moi, l’illustration « au trait » est inévitablement associée à la « bande dessinée » ou au « dessin de presse ». En revanche, l’illustration en aplats suggère à mon sens une approche qui se réfère plus au graphisme et se veut plus classieuse.

Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponse

 

C’est absurde de voir les choses de façon aussi binaire, car une illustration au trait peut être classe – par exemples les illustrations de Loustal ou d’Avril - et une illustration en aplats peut parfaitement être grossière. Même si la plupart de mes illustrations sont en aplats, il m’arrive parfois de céder au contour. Mais au fond, je ne parviens pas vraiment à choisir, et à chaque illustration, je me pose la question. Il m’arrive alors en guise de compromis de mixer les deux, pour atteindre alors une sorte d’équilibre graphique qui me satisfait un peu sur le moment. Et puis, l’illustration suivante, rebelote ! Et ce, indépendamment des tendances graphiques qui poussent les illustrateurs à s’orienter dans un sens ou dans l’autre.

Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponse

L’illustration sur les bords

J’ai pris conscience de cette question, à laquelle je me heurte à chaque illustration, il y a quelques mois seulement, quand un ami photographe m’a dit « c’est marrant, quasiment toutes tes illustrations sont des images ouvertes ! » J’ai acquiescé de la tête du style « je maîtrise mon processus créatif ! » mais je n’ai pas compris ce qu’il entendait par là sur le coup. Ça m’a quand même pas mal occupé l’esprit cette remarque, les jours suivants. Et puis j’ai fini par comprendre - c’est génial quand la petite lumière s’allume – il suggérait en fait que dans mes illustrations, les décors ou les personnages n’étaient pas coupés par le bord d’un cadre comme c’est le cas pour une photographie.

Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponse

Et c’est vrai, allez savoir pourquoi, la plupart de mes illustrations sont à fond perdu sans coupure. Cette question du cadre, je me la posais inconsciemment à chaque création. Mine de rien « pour moi ça veut dire beaucoup ! » comme dit la chanson. L’image ouverte permet à l’air de circuler autour, elle est libre de tout contrainte formelle imposée par un cadre. En revanche l’illustration flotte, du coup elle a intérêt à être bien composée pour éviter que ce flottement se transforme en dérive graphique. L’image fermée est conditionnée par le cadre mais elle permet à l’illustrateur de réaliser des compositions graphiques que je qualifierais de « picturales », dignes des techniques de compositions des plus grands tableaux de peinture. Là encore, hésitant entre l’un et l’autre, j’ai trouvé une sorte de compromis graphique que j’applique quand et comme je peux.

Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponse

 

L’illustration conceptuelle

Enfin, vient cette question plus abstraite que technique et qui concerne l’approche intellectuelle de l’illustration. Ne vous sauvez pas, c’est très simple ! C’est sans doute la question la plus difficile pour moi car elle ne supporte pas de compromis, il faut donc que je choisisse. Mon illustration doit-elle être « conceptuelle » ou « réaliste » ? Conceptuelle, c’est à dire toute orientée vers une idée et faisant fi des proportions, des perspectives, des couleurs réelles, bref de la réalité, du moins telle que la plupart de nous l’aperçoit. Réaliste, c’est à dire proche de la vraie vie, avec les personnages à la bonne taille, les proportions respectées qui fait que l’illustration donne une image assez proche de la réalité.

Clod illustration blog trois questions graphiques sans réponse

 

L’approche conceptuelle est de loin celle qui me semble la plus créative, elle permet tout, mais c’est la plus difficile à mettre en pratique car elle sort de rien d’existant, si je puis dire. L’image réaliste, plus simple à réaliser par le fait qu’elle se « contente » de reproduire la réalité, est sans doute plus accessible et parle au plus grand nombre. La première parle à notre cerveau, la seconde à notre cœur.

Trois questions et trois non-réponses. J’imagine que chacun dans son domaine se pose ses propres questions. Ce qui paraît évident pour l’un ne l’est évidemment pas pour l’autre. Il me semble enfin que, si c’est très agréable de trouver des réponses aux questions que l’on se pose, car elles nous donnent le sentiment de progresser, les questions sans réponses sont très certainement les plus intéressantes, parce qu’elles nous poussent toujours plus loin, à tout explorer.

Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

    L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

    26 septembre 2018

    Que le croquis me croque

    QUE LE CROQUIS ME CROQUE

     

    Soyons clair, il n’existe pas deux façons de faire du croquis, il en existe des milliers. J’en veux pour preuve le magnifique livre De lignes en ligne*, où l’on peut admirer un échantillon de ce qui se fait en la matière. Il y a autant de manières différentes d’aborder le croquis qu’il y a de façon d’envisager le monde. Mais faire du croquis, ce n’est pas seulement dessiner, c’est l’occasion pour moi de réfléchir à la façon dont j’envisage mon métier. Et si aujourd’hui, si je prends énormément de plaisir à remplir des carnets, il n’en a pas été toujours ainsi.Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

    On m’a toujours dit qu’il n’était pas envisageable de ne pas pratiquer le croquis si l’on souhaite exercer le métier d’illustrateur. Alors je m’y suis mis. Faire des croquis c’est bien, mais quels outils utiliser ? Crayon à papier, feutre, stylo, aquarelle ? Et surtout, QUOI dessiner ? Une autre question me taraudait : à quoi bon copier la réalité puisqu’en un clic on la capte en moins d’une seconde avec un appareil photo ? Franchement, j’ai longtemps trouvé ça ennuyeux, le croquis ! Je ne savais pas quoi croquer, j’étais mal installé dehors avec des carnets trop grands, des crayons trop petits, des badauds qui regardaient par-dessus mon épaule et l’impression de perdre mon temps alors que j’avais des commandes qui m’attendaient sur ma table à dessin. Mais bon, puisqu’il fallait faire des croquis…

     

    J’ai mis longtemps à comprendre que de représenter fidèlement la réalité ne m’intéressait pas, mais que l’idée que l’on se fait de cette réalité était beaucoup plus intéressante à mes yeux. A partir de ce moment-là, tout s’est décoincé. A présent, je vais donc à l’essentiel, je ne cherche pas à entrer dans le détail, je cherche les trois ou quatre éléments qui vont nous faire comprendre de quoi je parle. Ce qui m’importe c’est de créer une ambiance graphique. Je retrouve cette approche dans les miniatures ottomanes, quelques détails permettent la reconnaissance d’un personnage ou d’un lieu et laisse l’imagination du « regardeur » faire le reste. Je résume ce concept par cette phrase : ce n’est pas Paris qui m’intéresse mais l’idée de Paris - On pourra remplacer « Paris » par « Triffouilly-les-Alouettes » ou tout autre lieu ou chose qui vous intéresse de croquer.

    Côté pratique voici comment cela se passe : je commence grosso modo par ce que je vois devant moi, dans la vraie vie ou sur une photo, et très vite j’improvise une composition qui s’écarte de la réalité. Je pioche un élément du décor ici, un autre là, je complète par un motif graphique, je m’inspire aussi des représentations culturelles qui existent sur le sujet – arts décoratifs, couleurs, architectures – Je compose, je décompose, ainsi les éléments s’emboîtent les uns avec les autres et finissent par créer une « fausse » image de la réalité mais qui, dans l’esprit de celui qui regarde, correspond à l’image qu’il s’en fait. De telle sorte qu’aujourd’hui, je prends énormément de plaisir à dessiner.

    Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

    Plus que des carnets de croquis, mes carnets sont des carnets de travail. J’y note des idées de projets, des idées graphiques, j’y dessine ou j’y colle tout un tas de petites choses que je glane ici ou là. J’essaie de tirer à moindre frais, l’essence graphique de ce que croque. Le carnet devient alors une sorte de catalogue de formes et d’idées qui me serviront ou pas pour mes illustrations. C’est bien connu que si l’on ne note pas ses idées, elles s’envolent. Quand je feuillette mes anciens carnets je me rends compte que j’ai oublié presque toutes les idées que j’y ai notées, la plupart ne valent rien d’ailleurs. Le temps permet de faire le tri entre les bonnes et les mauvaises idées.

    J’ai aussi découvert avec l’expérience l’outil qui me va bien : les crayons de couleurs, que j’utilise rarement au-delà de trois couleurs, ce qui confère à mes croquis un aspect esthétique - du moins, j’espère ! - Là encore, peu importe la réalité, un cheval peut être bleu, un soleil vert, un chien jaune (vous y verrez sans doute des références).

    Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

    Mais ce n’est pas tout ! Pour un illustrateur comme moi qui carbure à la commande - donc à la contrainte - le croquis représente une formidable possibilité de liberté, dessiner ce que je veux, comme je veux. Mieux encore, il me permet de tester des approches graphiques que je pourrai incorporer dans mon travail de commande. C’est là une vraie opportunité de prendre du recul et de réfléchir à mes choix graphiques.

    Enfin, le croquis m’oblige à prendre le temps. Se poser et observer ce qui m’entoure, s’imprégner d’un lieu, d’une photo, d’une culture. A l’heure où tout est urgent, il est urgent pour moi de préserver ces moments privilégiés. Paradoxalement, j’aime que mes croquis prennent forme rapidement, incapable de rester plus d’un quart d’heure sur un dessin. Lors d’une séance je peux remplir deux ou trois pages de mes carnets. C’est pour ainsi dire une parenthèse enchantée, la joie simple de renouer avec le temps.

    Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

    Après quelques années de pratiques, je peux témoigner d’une chose : plus on dessine, plus on sait dessiner, mais plus on sait dessiner, moins on est libre, prisonnier de codes et réflexes graphiques. L’exercice du croquis permet, je l’espère, de s’extraire de cette équation complexe. De ce point de vue, il devient indispensable à un illustrateur de le pratiquer.

    (*) De lignes en ligne, Nicolas Barberon et Annaïg Plassard, éditions Eyrolles

    Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

      L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

      20 juin 2018

      Le mouvement en trois temps

      LE MOUVEMENT EN TROIS TEMPS

       

      Si vous avez lu mes précédents articles, vous commencez à me connaître, vous savez que j’aime bien intellectualiser mon métier. C’est plus fort que moi, ça me vient comme ça, sous la douche pourrait-on dire. J’ai besoin de mettre des mots sur mon expérience pour la comprendre et en tirer le meilleur parti. Et parmi toutes les petites théories qui me traversent l’esprit, il y en a une que j’affectionne tout particulièrement parce qu’elle me permet d’avancer de façon efficace d’un point de vue professionnel au quotidien. Je la nomme : le mouvement !

      Clod illustration blog le mouvement en trois temps

       

      Le premier coup de pédale

      Le mouvement, c’est simple comme le vélo : vous donnez le premier coup de pédale et vous trouvez l’équilibre en prenant de la vitesse. Bon OK, pour le vélo c’est facile, vous ne vous posez même plus la question, mais pour le boulot, comment j’applique ce concept brumeux d’un point de vue pratique ? C’est facile, dès que je me trouve dans une impasse, je me mets « en mouvement ». Prenons quelques exemples concrets afin d’illustrer au mieux mon propos encore un peu abstrait, je vous l’accorde.

      Allez, roule ma poule !

      En illustration comme dans n’importe quelle activité, le plus dur c’est de commencer. J’ai rapidement compris que le secret de la page non-blanche c’est de poser le premier coup de crayon, ou de stylet comme on veut. Le reste vient tout seul finalement. Je note des tas d’idées d’illustration dans mes carnets, mais ces idées ne valent rien tant que le premier trait de crayon n’a pas été esquissé. Dernièrement j’ai développé un projet personnel sur le thème du vélo - j’adore le vélo, vous ne le saviez pas ? - J’ai ruminé l’idée des semaines, à réfléchir à comment je pouvais aborder le sujet, j’ai même commencé à chercher des livres sur le vélo pour trouver de l’inspiration, mais rien ne me semblait suffisamment intéressant pour commencer à développer le projet. Bref, j’étais dans une impasse. Un matin, j’ai décidé d’arrêter de cogiter et de me mettre au boulot - en mouvement comme dirait l’autre - j’ai pris une feuille, j’ai commencé par esquisser un vélo sans vraiment savoir où j’allais et tout s’est mis en branle. En moins d’une heure, j’ai trouvé non seulement la façon d’aborder graphiquement le sujet, mais j’ai aussi trouvé une finalité à ce projet. Le reste n’a été que développement. A ce jour, le projet vaut ce qu’il vaut, en tout cas il existe et qui sait ce qu’il en découlera. Commencer est le secret de l’action, si j’en crois mon expérience et le philosophe Alain.

      Circulez, il n’y a rien à voir !

      Mais c’est dans mes crises de doute les plus aigües que je trouve ma petite théorie très efficace. Inhérent aux métiers créatifs, le doute aime bien s’installer confortablement au fond de votre tête, dans la zone « artiste raté ». Il vous torture l’esprit, vous pousse vers des sommets d’angoisse pour mieux vous faire basculer dans des abîmes de désespoir, du genre : « ça y est, cette fois c’est la fin de ma carrière d’illustrateur, je suis nul… etc. » Vous voyez le tableau ? Dans ce moment-là, surtout ne pas rester comme une moule devant un Mac ou devant une page blanche. Ce n’est pas la peine d’insister, toute tentative de création s’avère être inutile. Il faut alors tout lâcher et partir faire un tour de vélo, marcher et voir autre chose. Il m’est arrivé parfois de perdre finalement une journée entière à ne pas vouloir la perdre, à butter sur une idée, bloqué sur une illustration, englué dans mes doutes. Ici encore le premier pas vers mon vélo, tout comme le premier coup de crayon, semble être la solution. Car Ô miracle, une fois en mouvement, tout finit par se débloquer au bout d'un moment.

      Le petit vélo dans la tête

      Il paraît que Steve Jobs prenait ses décisions importantes en marchant. Pour ma part, mes meilleures idées, je les ai eues en me déplaçant à pied, en vélo, en métro. Tout simplement parce que quand vous vous croyez que vous pensez à autre chose, et bien non, vous y pensez mais inconsciemment. Il n’est pas bien fichu le cerveau qui bosse pendant que vous vous baladez ? Être en mouvement n’empêche pas le cerveau de fonctionner, au contraire, il permet aux neurones de se connecter sans obstacles, libérés de toutes contraintes. Vous êtes en train de pédaler nonchalamment sur la piste cyclable de votre vie artistique, et là hop, surgit du fond de votre cervelle la solution à votre problème, et même parfois une idée géniale pour votre prochain projet personnel. Et puis, il est évident que plus vous allez à la rencontre du monde, plus vous nourrissez votre créativité.

      Essayez d’appliquer le concept du mouvement, au moment où tout vous semble bloqué, lorsque « tout-est-fichu-et-qu’il-ne-vous-reste-plus-qu’à-abandonner-toute-forme-de-projet-artistique-et-partir-mener-une-vie-détachée-de-tout-dans-une-cabane-au-fond-des-bois ! » Vous m’en direz des nouvelles. Ah oui, une dernière chose, être en mouvement c’est bien, mais il faut aussi savoir s’arrêter de temps en temps, histoire de reprendre un peu de souffle.

      Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

        L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

        22 mai 2018

        Illustrateur à plein temps

        ILLUSTRATEUR À PLEIN TEMPS

         

        Quand je me balade en vélo, quand je cuisine ou quand j’achète une paire de chaussures, je suis illustrateur. Dis comme ça, c’est un peu bizarre, je vous l’accorde. Mais je suis sérieux ! Certains métiers se vivent à 100%. L’illustration en est un, en tout cas pour moi. Cela signifie pas qu’il ne reste plus de place pour le reste bien sûr, heureusement que je ne vis pas seulement pour mon métier. Non, je veux dire qu’en tant que créateur d’images, je porte un regard particulier sur tout ce que je fais, tout ce qui l’entoure et j’ai une certaine idée du mode de vie qui convient bien à ma créativité. C’est ce j’appelle être illustrateur à plein temps.Clod illustration blog illustrateur à plein temps

        Je suis illustrateur quand j’explore les villes

        J’aime les villes, les grandes villes. Elles sont pour moi une source inépuisable d’inspiration. Les couleurs, les typographies, la forme des constructions, la signalétique... New York, Madrid, Londres, Berlin, Istanbul, pour celles que j’ai eu la chance de visiter, et puis Paris, que j’aime par-dessus tout. Mais en s’écartant un peu des grands centres, il y a les périphéries, la banlieue, et particulièrement celle où je vis en Seine-Saint-Denis, en bordure de Paris. Dans les périphéries, pas de menteries et pas de faux décors, la « vraie » ville s’expose. C’est là que je dégotte de belles perles graphiques. Otez-vous de la tête toute idée de « beau ». Ce qui m’inspire ne relève pas du beau au sens commun du terme ; la texture d’un mur décrépi ou lézardé, une composition architecturale hasardeuse, une affiche déchirée ou taguée, la juxtaposition improbable de deux couleurs, la typo sur une vieille plaque rongée par la rouille, ou encore une tache sur le trottoir sont autant d’objets d'attention pour moi. Faut-il explorer la banlieue dans ses moindres recoins pour tomber sur ces petits riens dans lesquels je puise mon inspiration ? Je traverse à vélo les villes comme d’autres visitent des musées et de temps en temps, je vais quand même claquer la bise à la Joconde. Pourquoi s’en priver ?

        Je suis illustrateur quand je cuisine

        Je cuisine comme je dessine. C’est à dire, en autodidacte, mais pas seulement. Je ne suis pas de recette. Je connais bien les bases de la cuisine et les modes de cuisson, et à partir de là, j’y vais à l’inspiration. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la blanquette parfaite cuisinée à partir du livre Les bonnes recettes de la Mère Jeanne, mais « l’idée de la blanquette ». Qu’on puisse dire en la dégustant : « elle est bonne ta blanquette, mon pote ! » A y regarder de plus près, mes illustrations ne représentent pas non plus fidèlement la réalité, mais une idée de la réalité. Les éléments qui composent une illustration de Paris, donnent l’impression qu’on est à Paris. Je crée ainsi l’illusion dans laquelle le lecteur de mon image peut à loisir se plonger en fantasmant la réalité. Pour cette raison, j’évite le plus possible d’utiliser de la documentation, tout comme je n’utilise pas de recette pour cuisiner. Je vous parlerais bien volontiers de l’aspect graphique de ce que je cuisine, des formes et des couleurs, mais j’ai à cœur de garder secret mes recettes.

        Je suis illustrateur quand j’achète une paire de chaussure

        Sympa ce modèle en vitrine ! Ce n'est pas une paire de chaussures à la mode, ni un modèle que je serais le seul à porter. Le design de la chaussure attire surtout mon attention. J’ai besoin de sentir que derrière ce modèle exposé en vitrine, il y a un vrai travail de design, que des gens dont c’est le métier se sont cassés la tête pour que le modèle soit simple et élégant, on pourrait presque dire graphique. Oui c’est ça, j’ai besoin de sentir que le modèle est graphique. Là où l’on aurait pu se contenter d’un cuir lisse et noir, on a préféré choisir un cuir avec un certain grain et patiné. Ou le contraire, à condition que l’association avec la bande caoutchouteuse blanche qui entoure la chaussure à sa base soit du meilleurs goût. Je cherche dans la finition la preuve que le modèle a été réfléchi dans ses moindres détails. Et puis bien sûr le confort de la chaussure qui souvent a été tout aussi bien pensé que son design. Il en va de la paire de chaussure, comme de tout ce que je produis en illustration. Je suis attentif au moindre détail, j’ai envie de séduire avec mes illustrations, comme j’ai envie d’être séduit par la paire de chaussures qui me fait de l’œil en vitrine.

        Bon c’est vrai, je pousse un peu loin les associations d’idées dans ces exemples. Mais pas tant que ça au fond, car finalement, tout se passe assez naturellement pour moi. Alors quand j’ai fini de cuisiner, je chausse ma nouvelle paire de chaussures, j’enfourche mon vélo et pars faire un safari graphique dans les rues, en quête du détail que personne ne remarque et qui sera à l’origine de ma prochaine illustration. En somme, je suis illustrateur à plein temps.

        Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

          L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

          12 avril 2018

          Bien se planter en illustration

          BIEN SE PLANTER EN ILLUSTRATION

           

          Je vais vous parler d’échecs, de plantages et de grosses gamelles. Mais laissez-moi d'abord vous raconter comment j’en suis venu à exercer le métier d’illustrateur suite à une succession d’échecs, aussi désagréables les uns que les autres, mais pour ma plus grande joie aujourd’hui, car figurez-vous, qu’entre mon premier échec et aujourd’hui, j’ai réalisé un sacré parcours.Clod illustration blog bien se planter en illustration

          Premier plantage

          Il faut vous dire que je suis autodidacte en tant qu’illustrateur. Mon BTS électrotechnique en poche, j’ai commencé à bosser en entreprise à 22 ans, convaincu que j’allais évoluer toute ma vie dans ce milieu professionnel. Mais force était de constater qu’au bout de quelques années je n’étais pas du tout, mais alors pas du tout à ma place. Clairement je m’étais trompé de voie. On peut dire que c’est mon premier gros ratage. Trois ans plus tard, un ami photographe à qui je confiais mes préoccupations, m’a suggéré : « Toi qui aime bien dessiner, tu n’as qu’à en faire ton métier ! » Ah oui tiens, je n’y avais pas pensé !

          Passionné de bande dessinée à l’époque, j’ai tout lâché pour me lancer là-dedans, sous la désapprobation angoissée de mon entourage. Comme je ne fais pas les choses à moitié, j’avais tout bien organisé. D’un côté je démarchais les agences de pub et les magazines pour essayer de gagner ma vie en réalisant des illustrations - au secours quand je revois aujourd’hui le book que je présentais à l’époque ! - De l’autre côté, je développais des projets d’albums de BD, ma véritable passion. Il m’a fallu une bonne dose d’inconscience et beaucoup de motivation, je m’en rends bien compte aujourd’hui.

          Je vous passe toutes les gamelles de projets refusés, les moments de découragement et l’ombre de l’artiste raté planant au-dessus de ma tête. Enfin, au bout de quelques années, je parviens à trouver des éditeurs et à sortir quelques albums. J’étais devenu « auteur de bande dessinée ».

          Deuxième plantage

          Pourtant, au fond de moi germait un sentiment désagréable. J’avais réalisé un rêve d’enfant et malgré tout je n’étais pas vraiment heureux. Je n’aimais pas vraiment dessiner des pages de BD, je trouvais ça long et fastidieux. Je ne me l’avouais pas bien sûr. Imaginez, un rêve de gosse brisé ! Deuxième gros plantage, bien difficile à vivre celui-là, avec un vrai sentiment d’échec bien comme il faut.

          Finalement au bout de deux ans - c’est long deux ans quand on mouline - je me suis rendu compte que je prenais plus de plaisir à réaliser des illustrations pour mes commandes que de dessiner des BD. Je me suis donc consacré exclusivement à l’illustration. J’ai surtout changé ma façon de voir les choses, ce que je considérais comme un échec, je l’ai regardé comme une étape dans ma carrière me permettant d’accéder à de nouvelles perspectives. Et pourquoi nos rêves ne changeraient-ils pas ? Bon sang comme cela a été libérateur !

          Les échecs aussi difficiles soient-ils à vivre me semblent à présent presque nécessaires, du moins inévitables, si je désire évoluer. Plus je tente, plus je m'expose et plus je prends le risque d’échouer. D’un autre côté, plus j'essaie, plus j'augmente mes chances d’avoir un succès. C’est une évidence, c’est mathématique. Échecs, succès, peu importe, ce qui me semble important c’est d’avancer, de ne pas m’ennuyer en restant sur place. D’ailleurs, je sens déjà que les choses vont évoluer pour moi, car je vois poindre le nez de mon prochain échec.

          Le sujet de cet article m’a été suggéré à la lecture d’un petit livre bien sympathique de Charles Pépin, « les vertus de l’échec » aux éditions Allary.

          Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

            L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

             

            26 mars 2018

            Qu’est-ce que le talent créatif ?

            QU'EST-CE QUE LE TALENT CRÉATIF ?

             

            Il y a des sujets sur lesquels il vaut mieux éviter de me lancer, au risque d’y passer la nuit. Aussi, m’arrive-t-il souvent d'évoquer mon métier d’illustrateur. Inévitablement, au cours de la conversation, une même question revient : « il faut avoir un don pour faire ce boulot, non ? » Je vois bien que mon enthousiasme à parler de mon activité génère de l’envie, que mes interlocuteurs aimeraient bien eux aussi avoir un don, qu’ils aimeraient avoir « le talent » pour faire un métier créatif. Ça fait rêver, c’est sûr ! Je ne peux pas m’empêcher de penser alors à une fée tout droit sortie d’un film de Disney se penchant sur des berceaux pour transmettre « le don » d’un coup de baguette magique.

            Clod illustration blog 06 Qu'est-ce que le talent créatif ?

            Il y a quelques années, à la question du don, j’aurais répondu : le talent ça n’existe pas, pas plus que le don. Il y a ceux qui font les choses et ceux qui ne le font pas, c’est tout. Et hop, voilà la question réglée ! Je suis un peu existentialiste sur les bords, c’est vrai. Si j’en crois mon expérience de l’époque, tout se résumait à une question de volonté et de travail. Grosso modo, tu te lèves tôt, tu te couches tard et entre les deux, tu bosses comme un forcené. A force de bosser dur, tu finis par développer ce que l’on nomme usuellement le talent. Mouais… un peu simpliste comme façon de voir les choses.

            Clod illustration blog 06 Qu'est-ce que le talent créatif ?Le temps passant, j’ai un peu revu ma copie. Je rencontre souvent des étudiants destinés à travailler dans la création, des collègues illustrateurs aussi, ceux qui s’en sortent, ceux qui galèrent, ceux qui cartonnent. A chaque rencontre je pense : « lui c’est sûr, il a le truc » … ou pas. Ce que j’appelle le truc, c’est la passion, l’envie de tout voir, de tout comprendre, de tout essayer. Ça se sent tout de suite ces choses-là quand on discute avec quelqu'un !

            Clod illustration blog 06 Qu'est-ce que le talent créatif ?Le truc, la passion, le don, le talent, le feu sacré... appelez ça comme vous voulez, je l’ai en moi et il m’anime chaque matin. Je le sens bien vivant, dans mes motivations, mes doutes, dans mon impatience, dans le regard que je porte sur le monde. Je ne sais pas d’où il vient, je ne sais pas si je vais le garder, mais il est bien là en moi. Si vous êtes honnête avec vous-même, vous savez si vous aussi vous êtes habité par cette passion. Et qu'on se le dise, cela n’a absolument rien à voir avec un quelconque savoir-faire inné.

            Clod illustration blog 06 Qu'est-ce que le talent créatif ?

            Vous pouvez toujours apprendre toutes les techniques de création, tous les logiciels de graphisme, suivre toutes les formations du monde, vous pouvez même avoir de l’or dans les mains, dessiner comme un dieu, si vous n’avez pas la passion, vous n’irez pas très loin. Vous me permettrez cette petite métaphore (j’adore les métaphores), si le savoir-faire est une voiture et que la passion est du carburant, vous aurez beau avoir une Ferrari, sans carburant, vous n’irez nulle part. Par contre, si vous avez du carburant et que vous roulez en Ferrari, rien ne vous arrêtera.

            Clod illustration blog 06 Qu'est-ce que le talent créatif ?Je pense souvent à la phrase de Jacques Brel lorsqu’il disait « le talent, c’est d’avoir envie ». Je comprends parfaitement bien ce qu’il entendait par-là.

            Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

              L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

              5 mars 2018

              Ceci n’est pas une illustration

              CECI N'EST PAS UNE ILLUSTRATION

               

              Chaque matin je passe un peu de temps à faire de la veille sur internet, histoire de voir si je suis encore dans le coup. J'observe les tendances en illustration, jette un oeil aux dernières réalisations des copains et regarde ce qu'il se passe du côté des agents. Chaque matin, je vois donc défiler un bon nombre d’images créées par des illustrateurs. Certaines sont très réussies, mais parmi elles, certaines ne sont pas des illustrations. Elles ne sont "que" de belles images, et c’est très bien comme ça.

              Clod illustration blog ceci n'est pas une illustration

              J'ai toujours eu un peu tendance à intellectualiser mon métier. On ne va pas sortir le dico, mais comme son nom l’indique, l’illustration illustre, un propos, une idée, un texte. Et quand un client me commande une illustration, concrètement, il me demande de répondre à un certain nombre de contraintes.

              D’abord il y a les contraintes de formes : couleurs, format, ambiance, style… etc. Puis vient les contraintes de fond, ce qu’il faut montrer ou ne pas montrer. Trouver « La » bonne idée, celle que tout le monde va comprendre au premier coup d’œil. Attention, l’illustration ne doit pas être redondante par rapport au texte. Il faut faire preuve d’imagination, être astucieux, car l’illustration se doit d’être la porte d’entrée du texte et parfois aller au-delà même du propos. Et puis bien sûr, ne pas choquer (souvent), ou le contraire (moins souvent), ne pas stigmatiser, être représentatif… etc. On marche sur des œufs dans cet exercice-là ! Voici ce que ça donne sur un exemple pour un magazine...

              Clod illustration blog ceci n'est pas une illustration

              Et je ne vous parle pas des contraintes que je m'impose tout seul, comme un grand. Car entre nous, pour chaque illustration, j’ai pour ambition secrète de réaliser le chef-d’œuvre graphique absolu dont on parlera encore dans cent ans (arrêtez de rire, svp !) Il est bon de rêver dans ce métier, et de garder l'espoir aussi !

              Bref, vous l’avez compris, il y a des contraintes, beaucoup de contraintes, ÉNORMÉMENT de contraintes, des contraintes qui peuvent vous paralyser et engluer votre créativité. Inutile de vous dire que je suis très souvent déçu quand je livre une illustration. Au final, je n’ai pas réussi à plier ma créativité aux formes des contraintes imposées. Mais je ne me décourage pas, à chaque projet je repars la fleur au fusil, sûr de gagner du terrain sur le front de la créativité graphique. J’y vais même en chantant pour tout dire. Certains soirs de grand doute, il m’arrive alors, en guise de défouloir, moi aussi de créer une image libre de contraintes, juste pour le plaisir de composer une belle image. Je te colle une couleur par-ci, une texture par-là, comme ça, pour rien, juste pour le plaisir graphique. Parfois je te glisse même une idée. Mais surtout, ZÉRO contrainte, c’est un peu ma cour de récré. Et là pour le coup, je respire, je suis satisfait. Facile !

              Clod illustration blog ceci n'est pas une illustration

              Mon avis est qu’une illustration peut parfois être une belle image, mais qu’une belle image ne fait pas forcément une illustration. Les bons illustrateurs, les Grands illustrateurs, sont ceux qui arrivent, à coup sûr, à faire rentrer toute leur créativité dans le petit interstice laissé par les contraintes, autrement dit à faire rentrer un éléphant dans un trou de souris. C’est un peu ce que je tente de faire modestement chaque jour et c’est ce que j’aime dans ce métier.

              Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

                L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

                16 novembre 2017

                La question du style en illustration

                LA QUESTION DU STYLE EN ILLUSTRATION

                 

                Pour paraphraser un grand styliste, longtemps je me suis couché de bonne heure… mais hélas je ne m’endormais pas car je me posais la question du style. Je parle du style en illustration bien sûr. J’ai cogité une bonne quinzaine d’années sur la question, avant d’avoir eu, il y a quelques semaines, une sorte de révélation ; lève-toi et marche, Clod !

                J’ai toujours su, qu’il fallait avoir un style graphique suffisamment marqué, pour se distinguer des autres illustrateurs afin que l’on se dise en voyant une de mes illustrations : « Ah ça, c’est du Clod ! » Donc, dès le début j’ai bossé mon style. Mais alors, quel style choisir ?

                Au tout début, je me suis engagé vers l’expressionisme (allemand tant qu’à faire dans le fort). Parfait pour exprimer ses angoisses, moins pour présenter à une agence de com’. Je vous passe ensuite les évolutions graphiques, les cogitations stylistiques et les crises artistico-existentielles qui m’ont conduit à ce style que j’appelle le Néorétro, ambiance Trente Glorieuses, vous voyez le genre ? Entre parenthèses, style dont je tends à m’éloigner depuis quelques temps.

                Clod illustration pour Capital

                C’est alors que s’est posée une nouvelle question. Dans ma petite tête d’illustrateur penché sur sa Cintiq, je pensais que choisir un style revenait aussi à choisir avec qui travailler. Je m’explique : pour faire court, il y a des styles graphiques destinés à un public jeunesse, d’autres plus adaptés à des sujets d’actualité sérieux et tout ce qu’il y a entre les deux. Je me disais : « Soit tu fais dans la presse féminine, soit tu fais dans la com’ entreprise, soit tu fais dans la jeunesse… etc. Mais, arrête de t’éparpiller et CHOISIS ton style !!! »

                Mais choisir m’obligerait à renoncer à un certain nombre de mes boulots actuels. Entre mes illustrations pour le Parisien et celles pour l’Imagerie d’Epinal, il y a un monde. D’ailleurs, comment se fait-il que mes illustrations conviennent pour des supports si différents ? Comment, est-ce possible que le matin on me demande d’illustrer un article sur un réseau de pédophiles pour un grand quotidien, que l’après-midi j’illustre une lettre pour un produit du Crédit Agricole et que le soir je conçoive une couverture pour un roman jeunesse chez Milan ?

                J’en étais là de mes cogitations quand un client m’a fait une remarque à propos d’une de mes illustrations : « Comment se fait-il qu’on ait toujours envie de plonger les yeux fermés dans tes illustrations ? » C’est à ce moment précis que j’ai compris qu’au-delà du style graphique à proprement parler, quelque chose se dégageait de mes illustrations, quelque chose qui s’apparente à de la poésie, à une petite naïveté positive, à une fraicheur plaisante. Et que l’on soit à la rédaction d’un quotidien, responsable communication d’une grande banque ou éditeur jeunesse, peu importe mon style, c’est cela que l’on vient chercher.Finalement, le style est une belle maison d’architecte, elle peut être parfaite d’un point de vue esthétique, mais tant qu’elle reste inhabitée elle ne vaut rien.

                Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

                  L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

                  4 septembre 2017

                  ILLUSTRER UN ARTICLE POUR LE PARISIEN

                  ILLUSTRER UN ARTICLE POUR LE PARISIEN

                  Travailler pour un grand quotidien tel que le Parisien est une expérience grisante et… stressante. J’adore ça !

                  Hier, 13h05, alors que je bosse tranquillement sur les illustrations pour un magazine, mon téléphone sonne. L’écran affiche « Le Parisien ». La tension monte d’un coup, tous les voyants sont aux rouges ; l’après-midi sera « Parisienne ».

                  C’est S., journaliste au Parisien. Il a un sujet « touchy » à illustrer, il me l’envoie par mail : « Science-Po a interrogé les djihadistes en prison pour comprendre le phénomène de radicalisation ». Au fur et à mesure que j’avance dans la lecture de l’article, des images naissent immédiatement dans mon esprit. C’est plutôt bon signe.

                  13h25, j’accepte le boulot. Je commence à gribouiller dans mon carnet, en tout une vingtaine de petits dessins que moi seul peux comprendre. Je cogite à plein régime.

                  13h52, je pense avoir trouvé une idée, je saute sur mon Mac pour voir si l’idée fonctionne graphiquement. La tension baisse d’un cran, j’ai une première idée et elle m’a l’air pas trop mal. Je planche immédiatement sur une deuxième idée.

                  14h25, j’arrive à pondre une seconde idée. Je laisse reposer cinq minutes, le temps de boire un café.

                  14h30, je regarde une dernière fois les deux esquisses avant de les envoyer au Parisien, incapable d’émettre le moindre jugement de valeur tant je n’ai pas de recul.

                  14h43, réponse du Parisien, telle quelle : « Banco sur l’idée 2 ». Nos échanges par mails sont courts, directs, sans fioritures, on n’a pas le temps. Ouf ! J’ai toujours peur de ne pas trouver La Bonne Idée. C’est seulement dans quelques semaines que je saurai si l’idée est bonne, si elle fonctionne graphiquement.

                  15h02, La DA me demande si en plus de l’illustration principale, je peux lui fournir trois vignettes pour animer l’article. La pression remonte à toute berzingue.

                  17h30, je boucle en couleur l’illustration principale de l’article. Pas le temps de réfléchir, je balance le fichier au Parisien, et commence à réfléchir pour les vignettes. Vue l’heure, je ne soumets même pas les idées aux journalistes, je finalise directement les illustrations. Je marche sur des œufs, mais les gens du Parisien sont souples, ils m’ont toujours fait confiance, avec eux je me sens libre.

                  17h37, « ok c’est bon ! », l’illustration principale est validée.

                  18h30, j’envoie les trois vignettes supplémentaires. Cinq minutes après, je reçois la réponde : « OK pour nous ».

                  18h45, j’ai réalisé quatre illustrations en couleur sur un sujet sensible dans l’après-midi. Je laisse tout en plan et je vais boire une bière au Café Martin, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. La bière a le goût du travail accompli. La tension retombe complètement, je suis littéralement lessivé.

                  Ce matin, je passe acheter l’édition du jour du Parisien. Je feuillette rapidement les pages du quotidien jusqu’à ce que je tombe sur mon illustration. Horreur, je suis déçu comme à chaque fois, je ne vois que les défauts de mon travail. Je ferme rapidement le journal et passe prendre mon café au bistrot. Sur le comptoir, un exemplaire du Parisien est négligemment plié. Vu son état, il a sans doute déjà été beaucoup feuilleté. Un type arrive, commande son café, prend le journal, le parcours rapidement, passe la page où se trouve l’illustration en jetant un œil distrait sur l’article, il ne se doute de rien. Je ferme les yeux et savoure mon café, je suis heureux de faire ce métier.

                  Je souhaite recevoir les prochains articles dans ma boite mail

                    L'illustrateur vu de l'intérieur : lire les autres articles

                    © Les images de ce site sont soumises au droit de la proprioté intellectuelle - Tous autres droits réservés.