L'embarras du choix

Observez bien, dans nos métiers créatifs, pas un jour ne se passe sans que nous n’ayons à faire des choix, des petits sans conséquence et des grands plus périlleux. On n’y coupe pas. Parfois choisir devient un véritable casse-tête. Il existe alors une multitude de stratégies : faire l’autruche (on préfère ne pas voir les choix qui s’offrent à nous pour éviter de devoir trancher), la procrastination (je verrai ça plus tard !), la fainéantise (pfff, quelle fatigue !), la trouille (je n’oserai jamais !), le fatalisme (c’est comme ça !)... etc. Notre attitude face au choix est révélatrice de notre fonctionnement interne. Par exemple, choisirez-vous de lire cet article jusqu’au bout ? Je vous le demande !

Clod illustration blog, l'illustrateur vue de l'intérieur, l'embarras du choix

Les gens hypersensibles ont le sens de la précision et accordent beaucoup d’importance aux détails. Si l’on considère que les créatifs ont une sensibilité qui déborde un peu, la difficulté de se prononcer pointe rapidement le bout de son nez dès qu’il s’agit de choisir ne serait-ce qu’une couleur. Choisir peut se révéler être un véritable cauchemar pour certains créatifs. L’indécision atteint même parfois la paralysie. Le temps s’échappe et l’énergie s’envole dans les tensions de l’inaction.

Au comble de l’indécision se trouve le paradoxe de Fredkin. Le phénomène se décrit de la façon suivante : dans une situation où un choix doit être fait, plus les options sont séduisantes et sans conséquence, plus il est difficile de choisir. En gros, on peut perdre une journée à trancher entre le vert et le bleu, alors que les deux couleurs vont bien. Avec l’obligation de se prononcer entre les deux couleurs survient la peur de se tromper. Quand il ne s’agit que d’une couleur, les risques sont négligeables – à moins d’opter pour le vert, alors que nous nageons en pleine période bleue, et encore !

Les choix ne concernent pas seulement les aspects graphiques. Un projet engendre un bon nombre de questions auxquelles il faut répondre. Dois-je accepter de travailler sur cette demande mal payée, alors que je n’ai pas de boulot et que mes factures entassées sur le bureau me suggèrent de tout accepter ? Ou bien, dois-je accepter ce projet bien payé, mais sur un sujet qui m’ennuie profondément ? Dois-je travailler sur ce contrat juteux pour une grande marque de voiture, alors que je milite pour les mobilités douces ? Ou pour l’industrie de la paupiette, alors que je suis végétarien ? Plus que les histoires d’argent, nos convictions pèsent dans la balance. Et comme nous sommes pétris de contradictions, je vous laisse imaginer la suite !

A l’échelle d’une carrière, les choix deviennent délicats. J’ai connu des illustrateurs qui ont changé radicalement de style graphique. J’en connais un qui a arrêté définitivement la bande dessinée pour se consacrer à l’illustration de commandes (suivez mon regard !) Il y a toujours le risque que la mayonnaise ne prenne pas et qu’il y ait péril en la carrière. Certains abandonnent un métier créatif pour une vie beaucoup moins cha-cha-tagada, mais plus sereine. D’autres, enfin, choisissent de continuer malgré tous les obstacles. Seul le temps permettra de savoir si les choix se sont avérés cruciaux.

Choisir c’est aussi renoncer, comme dirait l’autre. C’est savoir dire non alors que l’on attend de nous un oui (pas facile ça !) C’est un acte de courage et le sentiment de garder la situation bien en main. Je me suis plusieurs fois senti plus fort après avoir refusé un beau contrat. On n’imagine pas la puissance du NON et comment de passer à côté d’un beau projet peut être stimulant, quand c’est le résultat d’un choix ferme et convaincu (là je m’emporte !) Choisir c’est donc s’affirmer et avoir des convictions. Encore faut-il savoir où nous souhaitons aller, ce qui nous anime et ce que nous voulons vraiment. C’est toujours intéressant d’y réfléchir sérieusement, non ?

A contrario, ne pas choisir c’est laisser la place libre à ceux qui veulent la prendre. Dans ce métier, si nous ne choisissons pas, les autres le font pour nous. Alors qu’un choix nous mène là où l’on désire aller, un non-choix nous engage n’importe où, voire nulle part. Plus nous choisissons, moins nous risquons le cul-de-sac. Nous pouvons bien sûr décider de nous laisser surprendre par le hasard, ou de nous en remettre à Qui-Vous-Savez. Être curieux de l’expérience et de voir où le vent nous portera. Dans certains cas, perdre son temps, explorer sans but, peuvent s’avérer propices à la créativité, à l’élaboration des idées et même permettre de... faire des choix. Mais, faire le choix du non choix, c’est encore choisir.

Le pire serait que nous en venions à penser que nous n’avons pas eu à choisir. Tel ce client nous imposant la contrainte de la couleur verte (sans vraie raison). À pondre des créations vertes et à les montrer un peu partout, nos clients qui manquent cruellement d’imagination (sauf les miens qui sont intelligents et créatifs) ne nous demandent plus que du vert. Et l’on se réveille un matin avec un book rempli de plantes, de crocodiles et de poireaux. Je vous le dis sans ambages : pourquoi pas des petits pois rouges ? Et pourquoi pas dire avec force de conviction « j’arrête le vert pour faire du bleu ? » (en pleine période verte !) La bonne couleur, c’est celle que vous aurez proposée et celle que vous montrerez, bien plus que celle que l’on vous aura imposée.

La plupart du temps, plusieurs options s’offrent à nous. Croire le contraire, c’est croire à la bonne fortune, à la malchance, aux forces invisibles et à madame Irma qui voit du rouge partout (alors que le vert c’est bien aussi). Et gardons en tête que rien n’est jamais définitif. À tout moment nous pouvons décider de rebrousser chemin ou de changer de direction car, que ce soit dans un sens ou dans un autre, chaque choix est un pas vers l’accomplissement.

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