La voie est libre

Dans les métiers créatifs, chaque jour est une « aventure », mais pas toujours au grand air. Je viens de recevoir à l’instant une demande en illustration un peu particulière. Dans le sens où le projet sort de mes sentiers battus - ceux que je parcours sans plus douter de mes aptitudes créatives. À la lecture du mail, j’ai immédiatement senti un drôle de vent me chuchoter des mots doux à l’oreille : « T’as pas les épaules mon gars, tu vas tomber de haut ! » Je me suis bouché les oreilles et j’ai accepté le projet malgré les gentils mots pas rassurants du vent. Ce n’est pas raisonnable de sortir en slip quand souffle un vent froid. S’en est suivi un gros shoot de stress trois-en-un : peur-doute-excitation. L’idéal aurait été de me mettre à travailler dès demain sur le projet pour ne pas trop cogiter par anticipation. Hélas demain j’ai escalade ! Et hélas je vais emporter ce boulet bien au chaud dans mon sac à dos. En attendant, à moi les petits moutons nocturnes par milliers.

Illustration-Clod-Blog73

J’ai très mal dormi (14 752 moutons au compteur), tiraillé entre l’appel du devoir et celui des hauteurs. Au pied du mur rocheux, vue d’en bas, la paroi ressemble à un projet que je n’aurais jamais dû accepter. Je vérifie mon matériel. C’est un moment solennel, une confrontation avec moi-même et aussi l’idée, un peu conne il faut bien le dire, de prouver au monde entier de quoi je suis capable. Là, tout de suite, j’ai plus envie d’être dans mon lit à lire un bon bouquin que d’être ici. Je me lance quand même. Monter d’un mètre permet à la tension de descendre d’un cran. Le boulet reste en bas dans mon sac à dos, car l’escalade a pour vertu de vous obliger à penser uniquement à ce que vous êtes en train de faire, c’est-à-dire grimper. Vive l’action et l’inconscience aussi un peu !

Je me sens plus Baloo que Mowgli sur les premiers mètres. Mes mouvements sont engourdis et peu sûrs. Il faut un peu de temps pour que le corps s’échauffe et que la tête se vide. Rien de bien spectaculaire pour le moment en termes d’exploit sportif, le plus dur reste à venir. Je clippe une dégaine au premier point. Je souffle un coup, me voilà assuré. Il va falloir aller de l’avant et prendre de la hauteur, si je veux avoir la médaille... en chocolat.

Arrive un premier passage délicat. Je vois une fissure dans la roche à portée de main. Je dois absolument l’atteindre pour me sortir de ce pas difficile. Il me manque dix bons centimètres pour arriver à y glisser les doigts. J’aurais dû manger plus de soupe. J’essaie un passage en force. Sans résultat. J’aurais aussi dû manger plus d’épinards. J’essaie une nouvelle fois, rien à faire. Je reviens sur ma position. Je fais une pause à quinze mètres du sol, retenu par une corde fine, assuré d’en bas par un compagnon d’aventure aux aguets. Au fond, il n’y a pas de risque autre que de ne pas passer et de redescendre bredouille, les dégaines en berne. Il y a pire comme échec dans la vie d’un homme. Pas besoin d’en faire toute une montagne.

La fissure, hors d’atteinte, m’oblige à envisager une autre possibilité. J’aperçois vers le bas sur ma droite un beau trou pour le pied. Erreur de débutant de seulement regarder vers le haut, attiré par les cimes. Le bas compte aussi, la preuve, cette solution pour sortir de ce passage. Je rêvais d’attraper une fissure du bout des doigts dans un élan spectaculaire et artistique, je me contenterai de lever la jambe droite dans un geste simple et d’une grande banalité. Il faut savoir prendre ce qui nous est donné, sans faire la moue. Les vingt-cinq mètres suivants s’enchaînent facilement sans gloriole, mais ils ont le mérite de me faire progresser dans mon ascension vers une hypothétique gloire en chocolat.

J’atteins le crux, autrement dit le passage le plus difficile de la voie. Le risque est grand, car je peux tomber de quelques mètres si je me rate. Je serais certes retenu par la corde mais je peux quand même me ratatiner tout entier contre la paroi rocheuse. Même sans se blesser une telle chute ne fait pas envie (alors qu’un bon bouquin dans mon lit !) Mon corps tremble avant même que j’engage le moindre mouvement. Il sait. Car il garde en mémoire toutes les blessures et tous les traumatismes. Le corps nous sauve, alors que la tête nous perd. Je me lance et… je passe du premier coup en y laissant mes dernières forces.

J’arrive enfin en haut de la voie. Épuisé et heureux, mais déçu d’avoir tant hésité ici, d’avoir pris un trop grand risque là, de n’avoir pas eu la force parfois, de n’avoir pas su écouter mon corps, bref, de n’avoir pas réussi à faire mieux. Mon compagnon d’aventure assure la descente d’un poids mort bourré d’adrénaline. Ma vie, entre ses mains, tient à pas-grand-chose : un bout de ficelle retenu par la seule volonté d’un individu à ne pas la lâcher. Il en faut de la confiance en l’autre !

De confiance justement j’en ai besoin ce matin. De retour à ma table de travail, les doigts en compote (à cause d’hier), il est temps de me délester de ce fameux projet-boulet que je trimballe dans mon sac à dos depuis deux jours. Dès les premiers traits esquissés, la tension descend nettement. J’échauffe ma créativité en gribouillant quelques patates grossières qui ne débouchent sur rien de bien satisfaisant. Les petits croquis s’enchaînent et les feuilles s’empilent. Règle N° 1 : ne jamais négliger l’échauffement.

Un début d’idée naît sous mon crayon. C’est un premier pas rassurant. Je garde l’idée au chaud et je continue à explorer mon sujet. Une pause s’impose pour prendre un peu de recul (ou de hauteur). J’ai envie de taper dans le chocolat, mais je me retiens. Règle N°2 : avancer sans retenue et garder le chocolat au frigo pour la médaille.

Hélas, mon idée ne tient pas la route. Je sens le vent monter et me frôler les oreilles. Je reviens sur une idée que j’avais de prime abord écartée. Beaucoup moins originale celle-là, mais plus pratique que l’autre. Il faut s’y résoudre à l’accepter, refouler mes pulsions artistiques prétentieuses et prendre ce qui m’est donné. Règle N°3 : dans les moments de panique, enfermer l’artiste à double tour et libérer le pragmatique.

Je présente mes pistes au client. C’est le moment crucial de cette aventure. Le risque d’une gamelle n’est pas exclu, il est même à envisager si je ne veux pas être surpris par la chute. Se préparer à tomber n’empêche pas de se faire mal. Être blessé, c’est de loin le plus gros risque. Règle N°4 : accepter la possibilité de chuter et si possible éviter d’en mourir.

Le client me demande d’apporter quelques modifications, à mon grand désespoir d’artiste génial incompris, car le résultat à mes yeux n’en sera que… tout gâché ! Néanmoins, j’ai le feu vert pour finaliser le projet, en bleu plutôt qu’en rouge. Tant pis ! Le client est content. Tant mieux ! C’est un demi-succès et un demi-échec. Règle N°5 : accepter les mauvais goûts du client et sourire.

Il en va du processus créatif comme de la pratique de l’escalade : se lancer, tâtonner, échouer, recommencer, passer par le côté, avancer malgré les obstacles et atteindre le sommet du projet. Vous rajouterez pour pimenter le processus : appréhender, douter, prendre le risque, se faire peur et obtenir une certaine satisfaction, non pas pour l’exploit en lui-même, mais pour s’être engagé là où tout vous incitait à rester dans votre lit à bouquiner.

À chaque un nouveau projet, je me vois en Matisse révolutionnant le monde des arts. Mais, je ne suis qu’un simple illustrateur aux capacités qui valent ce qu’elles valent (ce n’est pas à moi d’en juger). Au pied de chaque paroi, je me vois en Edlinger escaladant l’impossible, mais je ne suis qu’un simple grimpeur amateur. Il y a beaucoup de déception, dans nos rêves inachevés, dans nos ambitions trop grandes, dans nos capacités limitées et dans ce monde que nous voudrions qu’il soit conçu spécialement pour satisfaire nos envies. Il faut se faire une raison, c’est le monde qui décide, pas nous. Mais il y a une grande joie à faire corps avec lui, parfois en l’épousant, parfois en s’y confrontant. En acceptant le monde tel qu’il est et en s’y engageant, ce n’est pas le résultat qui compte - une image réussie ou une voie gravie - mais la confiance en soi et en l’autre que l’on acquiert à chaque pas. Fort de cette confiance, on fera mieux la prochaine fois. Quoi qu’il vous susurre à l’oreille, « Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre » (*). Vous pouvez aller dans ce sens, la voie est libre.

(*) Vers tiré du poème Le Cimetière marin, de Paul Valéry.

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