Connaissez-vous Martin Eden ? C’est le personnage principal du roman de Jack London portant le même nom. Certains y ont vu une autobiographie déguisée de l’écrivain. Il semblerait que cette hypothèse ne soit plus d’actualité. Mais nous ne sommes pas ici pour disserter sur la vie de Jack London devant une tasse de thé et des petits gâteaux secs. Martin Eden, en plus d’être un roman plaisant à lire, peut nous apporter matière à réflexion quant à nos ambitions professionnelles et artistiques. Pour les besoins de mon propos, je vous informe que ce qui va suivre divulgâche en partie l’histoire du roman. Que cela ne vous empêche pas de le lire quand même, ne serait-ce que pour le plaisir de la lecture et pour confronter votre avis au mien. Commençons par faire un court résumé de l’histoire avant d’aller chercher plus loin de quoi on parle ici.

Martin Eden est un jeune homme issu des classes laborieuses qui rencontre par hasard une jeune bourgeoise dont il tombe fou amoureux. Vous voyez déjà le problème ? Pour la séduire, il décide d’acquérir les connaissances et la culture qui lui font défaut. On croirait un remake du Bourgeois Gentilhomme, mais Jack London fait de son héros un personnage attachant dont il ne se moque pas, a contrario de Molière qui le ridiculise. Déterminé, Martin travaille à son projet comme un acharné. Il apprend dix-neuf heures par jour et se prend à espérer devenir un jour écrivain. Grosse ambition pour un prolo ! Mais grosse persévérance aussi, car, alors que personne ne croit en lui, il n’abandonne jamais, allant jusqu’à s’endormir sur ses bouquins et même oublier de se nourrir. Une seule chose compte pour lui : RÉUSSIR. Difficile de garder longtemps un rythme aussi soutenu. Il est à deux doigts d’abandonner quand le succès lui tombe dessus, inattendu, foudroyant, énorme, incommensurable. Alors qu’il a atteint ce qu’il a tant recherché, il perd le goût de la vie et avec, l’envie d’écrire. Il sombre alors dans une dépression sans fond qui le conduira au désespoir le plus noir.
On pourrait voir dans ce roman initiatique uniquement la dimension self-made-man qui correspondrait à une lecture un peu en surface. Aucun problème à ça, il en faut pour tous les goûts. C’est l’argument principal des détracteurs de cette œuvre qui y voient une forme de naïveté de la part de l’écrivain. Le fameux « rêve américain » dans toute sa splendeur (qui, au passage, a pris un peu de plomb dans l’aile depuis quelques temps). Avec le « quand-on-veut-on-peut », Martin ferait un super coach en développement personnel sur les réseaux, un peu caricatural tout de même. Sauf que si tout semble lui réussir, en fait pas du tout finalement ! Il faut dépasser le premier degré de lecture du bon gars qui s’est fait tout seul. Bourdieu n’aurait pas dit mieux.
Le roman aborde de ce fait, la question sociologique du transfuge de classe. Peut-on sortir vraiment de son milieu social ? On le voit dans le roman : plus il se plonge dans les bouquins, plus Martin s’éloigne de son milieu d’origine. Au moins mentalement dans un premier temps car, si sa tête est déjà chez les bourgeois, son corps vit pauvrement dans une chambre insalubre parmi des gens qui ne comprennent pas qui il est devenu. L’écart se creuse. Mais s’éloigner de son milieu d’origine ne le rapproche pas pour autant du milieu qu’il espère intégrer. Il devient apatride social. Ceux qui ont vécu cette situation savent à quel point elle génère un sentiment de solitude. Le roman décrit d’ailleurs très bien le malaise ressenti par Martin.
Une lecture philosophique est possible aussi. On connaît l’attrait de Jack London pour l’œuvre de Nietzsche. Son personnage se réfère souvent au philosophe dans le récit. Il semblerait que London ait, comme beaucoup de monde, mal compris la philosophie nietzschéenne, en faisant des théories du Surhomme et de la Volonté de puissance l’apologie d’une sorte d’Hulk ultra déterminé prêt à tout pour parvenir à ses fins (Hulk de l’écriture en l’occurrence). Je ne suis pas assez calé sur le sujet, mais je vous invite à creuser la question par vous-même et vous rendre compte que London a été un peu léger sur ce point.
La question qui nous intéresse en tant que créatifs - qui ne ménageons pas nos efforts pour atteindre l’inaccessible étoile - n’est pas élucidée dans le roman. Ne feignons pas de l’ignorer, au fond, nous rêvons tous de petits ou grands succès, chacun à son échelle et suivant son ambition (et la taille de son ego) et chacun se fera une idée précise du succès attendu pour soi. Pourquoi, après tant d’efforts et tant de pugnacité, Martin Eden sombre-t-il dans le désespoir le plus total alors qu’il a enfin atteint son but ? Comment expliquer que le souhait le plus cher, une fois obtenu, s’avère être un poison mortel ? La psychologie humaine n’est jamais à court d’idées dès qu’il s’agit de nous torturer les méninges. Le roman s’achève donc là et c’est beau, car chacun devra se creuser la cervelle pour répondre à cette question toute personnelle. C’est toute l’intelligence de ce roman. Pour ma part, je tenterais plusieurs explications hasardeuses.
Après avoir tant donné, Martin s’écroule. Le fameux contrecoup qui fonctionne à toutes les sauces. C’est bien connu qu’après une période de travail intense, il y a une sorte de dépression physique et psychologique. Il devient nécessaire alors de faire une pause pour se ressourcer. Quand il s’agit d’un projet artistique sur un temps court, on s’en tire à peu de frais, mais quand il s’agit d’une vie toute entière vouée à la réalisation d’un projet ou même quand il est question de survie dans les cas les plus extrêmes, on risque de ne jamais s’en remettre. On parlerait aujourd’hui du tant redouté BURN-OUT. Tout court-circuité le Martin à la fin !
Mais peut-être que Martin n’a plus rien à espérer puisqu’il a tout (du coup, il n’est plus très nietzschéen à vouloir encore espérer quelque chose). Évidement si vous avez construit votre activité dans l’idée de dépasser tout le monde, partout et tout le temps, quand vous y arrivez, vous vous retrouvez tout seul comme un con au bout de votre de succès à regarder d’en haut les autres s’agiter en bas. C’est une hypothèse bien sûr, mais cette situation ne doit pas être évidente à vivre. Il est parfois préférable d’être le deuxième sur la ligne d’arrivée, voire le dernier. Au moins des progrès sont encore possibles et vous poussent à aller de l’avant.
Arrive alors le grand fantasme et son cortège de désillusions. Avez-vous remarqué que quand vous avez tant attendu une chose et qu’elle finit par arriver, la joie ressentie est toujours en deçà de ce que l’on avait imaginé. Ce n’est pas que la chose en elle-même est désagréable mais on s’en était fait une idée plus puissante. Il y a comme un décalage entre la réalité et le fantasme. Ce dernier brille toujours plus fort face à une réalité qui s’en trouve plus terne. Il ne s’agit pas de ne plus fantasmer, au contraire, je vous y encourage. Mais attention au rêve de toute une vie sacrifiée sur l’autel des désirs !
Enfin, Martin pense que d’avoir atteint son but, à savoir devenir un écrivain publié, célèbre, cultivé, riche et s’étant extrait de son milieu social par la seule force de son travail et sa persévérance, se verra reconnu pour ce qu’il est. C’est-à-dire un homme vertueux et méritant. Très grosse erreur. Et c’est sans doute là que le bât blesse. Le succès social ne repose pas sur les qualités intrinsèques de l’individu mais sur ce que ce succès représente dans la société (argent et gloire). Être dans le giron d’un Martin vainqueur, c’est faire partie du gratin, ce n’est pas être pote avec un mec méritant, courageux et talentueux. Au grand désespoir de Martin qui souhaite être aimé pour ce qu’il est, et non pas pour ce qu’il représente. Forcément ça biaise un peu ses nouvelles relations, car arrivé en haut de l’échelle sociale, il attire comme le miel au soleil toute forme de mouches plus ou moins noires.
Au fond Martin a toutes les raisons d’être désespéré. Il a rompu avec son milieu social et toute forme de nouvelle relation devient suspecte. Il a perdu la seule chose qui le maintenait en vie : son combat et avec, toute la force de sa créativité. Son histoire nous apprend que l’on doit se méfier des véritables motivations de nos ambitions. Quels sentiments pas bien nets se cachent derrière ces ambitions ? Jusqu’où sommes-nous capables d’aller pour atteindre nos objectifs et enfin, quel prix sommes-nous prêts à payer pour ça ? À trop vouloir s’approcher du soleil, on se brûle les ailes (Icare nous avait prévenu). Quant à nous, que devons-nous espérer atteindre quand on est artiste freelance ? Je vous laisse réfléchir à cette question pour vous-même avant d’atteindre des sommets et finir tristement au fond de la mer.