Même pas mal !

Coucou me revoilou ! Si je suis revenu faire un tour ici, c’est qu’un éditeur ne m’a pas encore fait la joie de publier mes petits mots tendres sur les métiers créatifs. Et puis, cette petite routine mensuelle de l’écriture à laquelle je m’étais habitué m’a beaucoup manquée. Vos retours et vos commentaires sympathiques aussi d’ailleurs. La plume me démange. J’ai des choses à vous dire sur l’expérience que je viens de vivre. J’ai présenté mon projet de livre à cinq éditeurs qui semblaient lui correspondre, après l’avoir ficelé de telle sorte qu’il puisse faire un recueil cohérent et attractif pour un lecteur féru de témoignages sur la créativité. Les premiers retours ont été très positifs, forts d’échanges de mails, de coups de téléphone et même d’une visio pour que, finalement, tous bottent en touche pour des raisons dont je vais faire état plus loin. Déception à la hauteur des premiers retours. Évidemment, plus ça frétille au bout de la ligne, plus on est déçu de ne rien avoir au bout de l’hameçon. Mais déception ne veut pas dire abattement, ni abandon, ni autoflagellation, ni chouin-chouin de l’artiste incompris.

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Chaque éditeur a pris le temps d’argumenter son refus. C’est déjà pas mal de ne pas avoir reçu la fameuse lettre type. Parmi les commentaires : « c’est bien écrit », « on sent le vécu », « texte intéressant et bien construit », « assez personnel, même si les sujets évoqués sont universels. » On encaisse facilement les bons coups, que je m’empresse de vous partager ici (il n’y a pas de raison de ne pas en profiter pour flatter mon ego blessé, après tout, c’est moi qui écris). Donc c’est super, mais... c’est là qu’arrivent les mauvais coups : « Le projet n’est pas assez pédagogique pour nous », « On ne publie pas de témoignage », « on ne saura pas où placer ce livre en librairie », « le livre serait trop coûteux (en couleur à cause des illustrations) » et le retour le plus intéressant : « Le sujet de la créativité ne s’est pas bien vendu chez nous, à l’exception d’un ouvrage de M., ce succès s’expliquant par la très grande notoriété de l’autrice sur les réseaux sociaux. » Sur ce dernier commentaire, je comprends que le sujet (en l’occurrence la créativité) ne se vend pas « tout seul » au contraire de la notoriété qui elle se vend « toute seule ». Mon esprit tordu en tire la conclusion que certains éditeurs attendent que les livres se vendent sans qu’ils aient à faire le moindre effort. Plus besoin de s’investir dans des projets dans lesquels ils croient et pour lesquels ils se battraient pour les vendre. C’est le sujet ou la notoriété qui fait tout le boulot en somme. C’est la loi du marché et des réseaux qui décident de ce qui doit être publié ou pas. Les éditeurs en sont rendus à n’être plus que des fabricants de livres. Il me semble qu’à une époque, les éditeurs décidaient de ce qui devait être lu. Je le savais déjà, mais de l’expérimenter par soi-même, c’est probant.

J’accepte cet état de fait, car je suis comme tout le monde soumis aux mêmes injonctions de notre monde ultra-libéral. Par certains côtés, j’en profite aussi. J’admets forcer le trait à propos des éditeurs qu’il serait injuste de mettre tous dans le même panier. Beaucoup font le choix du cœur plus que le choix du porte-monnaie. J’en sais quelque chose avec l’éditeur de mon précédant ouvrage (*). Mais j’aime bien exercer mon esprit critique. Lamentations mises à part, que tirer de ce premier retour d’expérience ? Il faut bien que la déception serve à quelque chose.

Première possibilité : s’acharner. Envoyer le projet encore et encore aux éditeurs jusqu’à avoir fait le tour des maisons. La persévérance ne me fait pas peur, j’ai construit toute ma carrière sur cette qualité. Persévérance ou obstination ? À voir.

Deuxième possibilité : retravailler l’ensemble du projet pour qu’il cadre aux lignes éditoriales des éditeurs et fasse plaisir au marché. Ce qui reviendrait à faire de mon livre un ouvrage de développement personnel (Devenir créatif en 3 semaines seulement) ou un livre pédagogique (50 conseils pour devenir créatif). Encore une fois, je caricature. Je jette l’idée, car la nature même de mon projet ne se veut ni l’un ni l’autre. Je le situe à cheval entre le témoignage et l’envie de soulever des questions sans donner de réponses. Autant dire un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) que les libraires auront du mal à placer dans un des rayons déjà bien chargés.

Troisième possibilité : l’autoédition. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Je l’ai déjà fait (**) et je ne le regrette pas. Sachant qu’en raison de son positionnement éditorial, du marché (qui veut que « la créativité ne se vend pas »), que les lecteurs potentiels (les créatifs) représentent finalement assez peu de monde et que ces mêmes créatifs sont assez malmenés financièrement en ces temps difficiles, le risque de vendre très peu d’exemplaires est une probabilité sur laquelle on peut miser gros. Pourquoi pas l’autoédition mais avec un faible tirage. Autoédition autofinancée, car il est hors de question de cagnoter le projet par les copains, pépé et mémé qui recevront le livre en cadeau, mais qui au fond se fichent complètement de mes élucubrations.

Quatrième possibilité : abandonner l’idée d’un livre. C’est dur à avaler pour un type de mon espèce pour qui le Livre, c’est tout. Lors d’un séjour récent à Chartres je suis passé dans la belle librairie du centre-ville. En ce samedi pluvieux, le lieu était bondé de monde et j’ai pu observer le désespoir d’un auteur en dédicace assis derrière un guéridon dans un coin avec sa pile de livres, seul comme moineau sous la pluie. Je me suis vu avec mon futur petit livre sur la petite créativité parmi les clients qui cherchent le dernier gros roman à gros succès. - Et pourquoi veux-tu à tout prix faire un livre ? Tu touches bien plus de monde directement en publiant tes articles sur ton site, m’a fait remarquer mon fils. Pas faux, compte tenu du potentiel de vente assez faible du projet (les éditeurs ont raison, il faut bien l’admettre). Abandonner l’idée d’un livre c’est faire le deuil de droits d’auteur avec lesquels je pensais bien m’acheter une villa d’architecte sur la côte monégasque. Tant pis pour la villa.

Cinquième possibilité : continuer à publier mes textes uniquement sur mon site et les diffuser sur les réseaux. Tenter d’accroitre le nombre d’abonnés de ma newsletter pour augmenter mon lectorat. Ce que je fais depuis cinq ans finalement. Retour à la case départ en quelque sorte mais, fort d’une expérience qui me conforterait dans mes choix. En gardant en tête que je ne peux plus compter sur les réseaux sociaux sur lesquels ma visibilité disparait comme les glaciers face au réchauffement climatique (selon certains experts des réseaux, une publication réussie aujourd’hui ne serait visible que par 10% de nos followers) et que, à tout moment une IA peut venir pomper tous mes écrits en trois secondes, les traduire et en faire un bouquin vendu en ligne. C’est déjà arrivé au podcasteur Le Précepteur. J’ai des sueurs froides quand j’observe de plus en plus de visites sur mon site en provenance de serveurs américains ou chinois qui restent moins d’une seconde. Je veux bien partager gratuitement mes écrits mais l’idée que quelqu’un s’enrichisse sur mon dos me donne des boutons.

Sixième possibilité : écrire encore pour le plaisir et sans se soucier d’un quelconque projet à venir, tout simplement parce que j’en ai très envie et qu’il faut savoir écouter ses envies ; c’est la meilleure chose à faire quand on est créatif. Peut-être aussi explorer d’autres champs que ceux que j’explore actuellement. Élargir mes horizons. Me suivrez-vous sur d’autres terrains que le mien ?

En attendant, constatons qu’il est de plus en plus difficile pour les créatifs de gagner leur vie pour les raisons que vous connaissez bien. Que les créatifs gagnent peu est une chose, qu’ils aient du mal à diffuser leur travail, à partager leurs créations en est une autre. À l’heure d’un marché libéral toujours plus déterminé à tout broyer sur son passage, à l’heure où les rayons de librairie croulent sous des livres formatés qui se vendent « tout seuls », à l’heure ou l’économie de l’attention qui avait été octroyée aux créatifs (soi-disant gratuitement) sur les réseaux sociaux se réduit comme une peau de chagrin, à l’heure où notre travail peut être pillé en un clin d’œil, il va nous falloir être inventif pour rebondir. Je suis assez confiant car la créativité n’est jamais plus grande que quand elle est malmenée. Même pas mal !

(*) 50 Bonnes raisons de faire du Vélo – Éditions Makisapa

(**) Le Calvaire de Mamie Yvette - Autoédité

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