Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

Que le croquis me croque

QUE LE CROQUIS ME CROQUE

 

Soyons clair, il n’existe pas deux façons de faire du croquis, il en existe des milliers. J’en veux pour preuve le magnifique livre De lignes en ligne*, où l’on peut admirer un échantillon de ce qui se fait en la matière. Il y a autant de manières différentes d’aborder le croquis qu’il y a de façon d’envisager le monde. Mais faire du croquis, ce n’est pas seulement dessiner, c’est l’occasion pour moi de réfléchir à la façon dont j’envisage mon métier. Et si aujourd’hui, si je prends énormément de plaisir à remplir des carnets, il n’en a pas été toujours ainsi.

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

On m’a toujours dit qu’il n’était pas envisageable de ne pas pratiquer le croquis si l’on souhaite exercer le métier d’illustrateur. Alors je m’y suis mis. Faire des croquis c’est bien, mais quels outils utiliser ? Crayon à papier, feutre, stylo, aquarelle ? Et surtout, QUOI dessiner ? Une autre question me taraudait : à quoi bon copier la réalité puisqu’en un clic on la capte en moins d’une seconde avec un appareil photo ? Franchement, j’ai longtemps trouvé ça ennuyeux, le croquis ! Je ne savais pas quoi croquer, j’étais mal installé dehors avec des carnets trop grands, des crayons trop petits, des badauds qui regardaient par-dessus mon épaule et l’impression de perdre mon temps alors que j’avais des commandes qui m’attendaient sur ma table à dessin. Mais bon, puisqu’il fallait faire des croquis…

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

J’ai mis longtemps à comprendre que de représenter fidèlement la réalité ne m’intéressait pas, mais que l’idée que l’on se fait de cette réalité était beaucoup plus intéressante à mes yeux. A partir de ce moment-là, tout s’est décoincé. A présent, je vais donc à l’essentiel, je ne cherche pas à entrer dans le détail, je cherche les trois ou quatre éléments qui vont nous faire comprendre de quoi je parle. Ce qui m’importe c’est de créer une ambiance graphique. Je retrouve cette approche dans les miniatures ottomanes, quelques détails permettent la reconnaissance d’un personnage ou d’un lieu et laisse l’imagination du « regardeur » faire le reste. Je résume ce concept par cette phrase : ce n’est pas Paris qui m’intéresse mais l’idée de Paris – On pourra remplacer « Paris » par « Triffouilly-les-Alouettes » ou tout autre lieu ou chose qui vous intéresse de croquer.

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

Côté pratique voici comment cela se passe : je commence grosso modo par ce que je vois devant moi, dans la vraie vie ou sur une photo, et très vite j’improvise une composition qui s’écarte de la réalité. Je pioche un élément du décor ici, un autre là, je complète par un motif graphique, je m’inspire aussi des représentations culturelles qui existent sur le sujet – arts décoratifs, couleurs, architectures – Je compose, je décompose, ainsi les éléments s’emboîtent les uns avec les autres et finissent par créer une « fausse » image de la réalité mais qui, dans l’esprit de celui qui regarde, correspond à l’image qu’il s’en fait. De telle sorte qu’aujourd’hui, je prends énormément de plaisir à dessiner.

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

Plus que des carnets de croquis, mes carnets sont des carnets de travail. J’y note des idées de projets, des idées graphiques, j’y dessine ou j’y colle tout un tas de petites choses que je glane ici ou là. J’essaie de tirer à moindre frais, l’essence graphique de ce que croque. Le carnet devient alors une sorte de catalogue de formes et d’idées qui me serviront ou pas pour mes illustrations. C’est bien connu que si l’on ne note pas ses idées, elles s’envolent. Quand je feuillette mes anciens carnets je me rends compte que j’ai oublié presque toutes les idées que j’y ai notées, la plupart ne valent rien d’ailleurs. Le temps permet de faire le tri entre les bonnes et les mauvaises idées.

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

J’ai aussi découvert avec l’expérience l’outil qui me va bien : les crayons de couleurs, que j’utilise rarement au-delà de trois couleurs, ce qui confère à mes croquis un aspect esthétique – du moins, j’espère ! – Là encore, peu importe la réalité, un cheval peut être bleu, un soleil vert, un chien jaune (vous y verrez sans doute des références).

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

Mais ce n’est pas tout ! Pour un illustrateur comme moi qui carbure à la commande – donc à la contrainte – le croquis représente une formidable possibilité de liberté, dessiner ce que je veux, comme je veux. Mieux encore, il me permet de tester des approches graphiques que je pourrai incorporer dans mon travail de commande. C’est là une vraie opportunité de prendre du recul et de réfléchir à mes choix graphiques.

Enfin, le croquis m’oblige à prendre le temps. Se poser et observer ce qui m’entoure, s’imprégner d’un lieu, d’une photo, d’une culture. A l’heure où tout est urgent, il est urgent pour moi de préserver ces moments privilégiés. Paradoxalement, j’aime que mes croquis prennent forme rapidement, incapable de rester plus d’un quart d’heure sur un dessin. Lors d’une séance je peux remplir deux ou trois pages de mes carnets. C’est pour ainsi dire une parenthèse enchantée, la joie simple de renouer avec le temps.

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?

Après quelques années de pratiques, je peux témoigner d’une chose : plus on dessine, plus on sait dessiner, mais plus on sait dessiner, moins on est libre, prisonnier de codes et réflexes graphiques. L’exercice du croquis permet, je l’espère, de s’extraire de cette équation complexe. De ce point de vue, il devient indispensable à un illustrateur de le pratiquer.

(*) De lignes en ligne, Nicolas Barberon et Annaïg Plassard, éditions Eyrolles

Quel est mon approche du croquis ? Comment la pratique du croquis me permet de réfléchir sur mon métier d'illustrateur ?